CRYSTAL MEMORY : Chapitre 1

Partie 1 : Le palais de Joshua

Chapitre 1

Elle courrait vers le centre de l’île tout en jetant un regard furtif à son environnement, au cas où. Elle avait déjà parcouru tout le rivage : aucun bateau, aucune piste d’atterrissage, aucune construction. Cette île était très certainement déserte. Maintenant, il ne restait plus qu’à atteindre la colline et grimper à son sommet.

Sans se perdre.

— Affichage de la carte, dit-elle tout en poursuivant sa course.

La carte de l’île apparu en superposition de son avatar et du paysage qui défilait de manière fluide. Elle calcula le temps que ça lui prendrait pour atteindre puis monter la colline centrale. Quinze minutes, maximum. Si aucun personnel de l’école ne rentrait dans la salle d’immersion à cette heure (23h ? déjà ?), ça restait jouable. Même un accro comme le prof de simulation architecturale avait une vie, lui. Elle sera tranquille jusqu’à minuit moins cinq, avant le verrouillage des portes. Elle reprit sa course.

Treize minutes plus tard, elle arrivait au sommet de l’île. Elle pivotait sur elle-même, écarquillant les yeux : tout autour d’elle, en contrebas, était un contraste entre le bleu clair de la mer et les teintes vertes des différentes végétations de l’île. Tout était en mouvement grâce au vent, que l’on pouvait presque sentir. Incroyable, cette simulation était stupéfiante de réalisme, dans les couleurs comme dans les détails.

Elle ferma les yeux, comme pour méditer et se concentrer sur les sons.

Les bruits d’oiseaux, de la mer et du vent s’estompèrent, puis se turent.

— Simonide, on attend ton ode !

Elle ouvrit immédiatement les yeux, et faillit avoir un mouvement de recul. Elle était dans une salle de… banquet ? Et son personnage reconnaissable à ses longs cheveux blonds avait disparu, remplacé par celui d’un homme en toge de couleur ocre. À la place du nom qu’elle voyait habituellement au-dessus de son avatar féminin s’affichait maintenant : « Simonide de Céos ». Incarner un homme, même virtuel, était surprenant. Déstabilisant. Il commençait à parler en vers de manière autonome (en l’honneur d’un certain Scopas) sans qu’elle puisse l’interrompre, mais elle pouvait le contrôler. Encore heureux.

Elle se déplaça alors le long des tables des nombreux convives, dont les noms et fonctions s’affichait en surimpression au moment où elle les observait. Scopas, l’invité d’honneur, riait aux éclats. Un noble thessalien souriait de manière hautaine. Un poète sauçait son assiette avec un morceau de pain noir… Ils étaient au moins une cinquantaine.

Au bout de quelques minutes, un serviteur s’approcha de son avatar, et lui dit à l’oreille :

— Deux cavaliers demandent à vous voir dehors, ils disent être porteurs d’un message urgent.

Simonide acquiesça automatiquement d’un signe de tête adressé au serviteur. Mais elle pouvait toujours contrôler ses mouvements. La salle était grande, avec une multitude de détails : des frises murales, des tableaux, des poteries et des colonnes de marbre. Où était cette fichue porte d’entrée ? De la poussière semblait obstruer sa vision.

Là ! Elle se dirigea vers la sortie. Deux cavaliers attendait effectivement dehors. Elle franchit le seuil et commença à parler :

— Messieurs, qu’est-ce-qu…

Elle fut coupée net par un bruit de tonnerre venant de derrière. Elle serra les dents et se retourna d’un geste vif.

Le toit venait de s’effondrer d’un seul coup, soulevant un immense nuage de poussière et ne laissant apparent que des gravas et des éclats de marbres. Quelques morceaux de charpente s’affaissaient encore, comme attirés par une gravité décuplée. Tout s’était passé en quelques secondes.

Certains corps étaient encore visibles, mais qu’en partie : ici un poignet, là une sandale… Des gens se précipitaient en pleurant vers les gravas en hurlant des noms. Ils cherchaient leurs proches, sans les trouver. Car tous étaient méconnaissables.

Une vision criante de vérité. Horrible même.

Elle décida de s’approcher à son tour des décombres. Quelque-chose bougea. Elle fronça les sourcils et s’approcha encore. Tout se mit à trembler pendant qu’elle s’approchait, puis les murs se redressèrent, les fragments de marbre réassemblèrent des colonnes, le bois reforma des tableaux et des tables, les poteries et assiettes se recomposèrent. Les invités reprirent vie. Tout était redevenu parfaitement identique.

Sauf.

Les noms, il manquait les noms !

Un message s’inscrit alors devant elle :

« C’est ici, au cinquième siècle avant notre ère que, grâce au don de visualisation de Simonide, naquit l’art de la mémoire. Faites honneur à cet héritage et retrouvez les caractéristiques et l’emplacement de chaque défunt, afin qu’ils puissent avoir une digne sépulture. Vous n’avez que 3 essais au total, pour toujours. »

Un minuteur s’afficha alors sur l’écran : « 1er essai, temps restant : 300 secondes, 299, 298… » C’était quoi ce cirque ? Comment pouvait-on… Un bip aigu retentit. Sa montre. Merde, il était 23h55, les portes de l’école allaient se verrouiller !

— Compte Crystal, confirmation de déconnexion, annonça-t-elle immédiatement.

— Crystal déconnectée, annonça la voix féminine de l’interface de simulation.

Elle posa le casque VR, attrapa son sac à dos et sa veste, puis couru vers la porte de sortie de la salle d’immersion, qui baignait dans la pénombre. Elle enfila sa veste d’un seul geste, puis son sac à dos, dont elle serra bien les sangles. La gorge serrée et les muscles tendus, elle se précipita dans le couloir sombre, le traversa en un dizaine de secondes en longeant le mur de gauche, puis enfonça les deux battants de la porte de secours. Le froid de l’extérieur lui mordait le visage, surtout là où ses larmes coulaient encore.

Ses poings étaient toujours contractés alors qu’elle courait sous les lumières orangées des réverbères. Deux mois qu’elle cherchait ce programme caché, deux mois. Et elle avait déjà grillé un essai sur trois.

Et surtout, ce test était tout simplement impossible, personne ne possédait une telle mémoire…

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