Chaos intérieur


Tout autour de moi. Un cercle d’une mer sombre, d’un calme absolu. Un cercle de néant…

La mer est si belle la nuit. Si sombre et puissante en profondeur, si scintillante sous la lumière du port.

Je marche le long du mur de pierre qui mène au phare, cherchant à remplir mon esprit. Oui, à le remplir. Pour échapper à l’ennui, pour revenir à la vie.

Je m’adosse au pied du phare, l’esprit vide. Je regarde l’eau, encore et encore. Elle disparaît, petit à petit.

Soudain, un bruit d’une voile qui se déchire. J’ouvre les yeux. Il fait noir, totalement noir. Panique pas ! C’est une coupure de courant. Mais je ne vois rien ! Si je tombe à l’eau ? Le mur est totalement invisible… Je ne vois rien !

Comme pour me répondre, une lueur rouge apparaît au-dessus de moi. Le phare ! Il est toujours derrière moi. Je cherche des mains la porte d’entrée. La lueur rouge m’aide à y voir un peu, mais ça reste diffi… Ça y est, elle est là ! Je m’engouffre à l’intérieur.

Le bruit est assourdissant, douloureux même. Un bruit grave. Un vent d’une force colossale me traverse la peau de tous les côtés. La lumière continue de briller à l’intérieur. Il faut monter, vite. Un escalier en colimaçon commence sur ma gauche, mais il n’y a pas de rampe… Je vais tomber. La porte ! La porte d’entrée !
Elle n’existe plus…

Je serre les dents et malgré la panique je cours dans les escaliers. Le bruit devient plus aigu, le vent plus coupant. Je cours encore jusqu’à trébucher deux fois, heureusement sur les marches. Je monte et monte encore sans regarder en bas. La lumière rouge devient de plus en plus forte, j’approche. J’approche encore…

Et là… Tout est calme. Parfaitement calme. L’air est frais. Je suis en haut, la lumière rouge du phare éclairant la surface de la mer, tout autour de moi. Un cercle d’une mer sombre, d’un calme absolu. Un cercle de néant…

Un murmure semble venir de derrière-moi. La lumière ? Ça vient de la lumière du phare. Le murmure est imperceptible, mais en s’approchant il n’y a plus de doute : c’est une voix. Je m’approche encore et ferme les yeux pour ne pas être aveuglée. La voix devient audible :

– Sors d’ici. Sors immédiatement.

Je recule en ouvrant les yeux. La lumière se met à faiblir. Des perles de sueur apparaissent sur ma peau. Je panique. Qu’est-ce qu’il se passe ? Ma vue se brouille, mais la lumière commence bel et bien à vaciller. Elle va s’éteindre. Tout est noir. Aidez-moi !

Puis le murmure se refait entendre. On veut que je parte ! Je ne sais pas où aller, ni quoi faire ! Non, non. Je reste. Il faut que je me calme. Oui, j’écoute. Je suis prête. Je ferme les yeux.

J’entends :

– Comment se forment les vagues ?

J’ouvre grand les yeux. Je ne comprends pas. La lumière semble s’éteindre. La mer tout autour de moi est sans aspérité, d’un calme absolu. Il faut que je garde mon calme.

– Comment se forment les vagues ? La voix était maintenant juste derrière moi, au-dessus de mon épaule.

Je me retourne, et n’en crois pas mes yeux…

– Comment se forment les vagues ? La voix était maintenant juste derrière moi, au-dessus de mon épaule.
Je me retourne, et n’en crois pas mes yeux…

C’était moi. De l’air tourbillonne doucement, sans un bruit, et le nuage de poussière éclairé par la légère lueur rouge formait bien une copie de moi-même… Je tends la main pour toucher mon fantôme : elle passe à l’intérieur, et l’air est chaud. Le visage de l’apparition me fixe, et dit d’une voix spectrale mais claire :

– C’est ce que tu es. Pas grand-chose, comme de l’air, mais tu peux être puissante. Et tu dois sortir d’ici, de cette mer morte. Je te le redemande, comment se forment les vagues ?

Je réfléchis intensément, comme hypnotisée par cette voix venue d’ailleurs et cette forme changeante. Je me retourne alors, de tous côtés, face à cette mer sombre et lisse, étendue à perte de vue. Elle est calme, comme moi en ce moment.

Je me maîtrise, mais cette maîtrise de moi-même me conduit parfois à une existence plate, infinie, sans aspérité.

– Comment me sortir de cet état d’esprit ? demandais-je à mon double.

– Tu ne peux pas en sortir, il fait partie de toi. C’est ce calme émotionnel qui t’entoure qui te permet d’accomplir de grandes et petites choses. Il te contient totalement.

– Mais alors que dois-je faire, imploré-je ?

– Accepter qui tu es…

L’apparition semble alors disparaître. Non, ne pars pas ! Ce n’est pas une réponse ça ! Elle s’évanouit dans un vent qui me chatouilla la nuque.

Je suis à nouveau seule…

Le vent ! C’est le vent qui forme les vagues à l’origine ! Et l’eau de la mer propage cette onde de déformation. Il me faut du vent ! Mais on ne peut pas créer du vent sur demande… Je dois attendre et observer l’horizon.

J’attends alors. L’équivalent d’une heure s’écoule. Puis une autre. Rien. Pas même un frémissement sur la surface de cette eau qui m’encercle de toute parts.

Je deviens folle. Je crie d’ennui et de rage. Et le vent souffle enfin… Il vient du phare. Tout l’air était dans le phare, bien évidemment ! La lumière du phare semble s’intensifier. Lâche tout ! Hurle, crie de toute tes forces. Vis !

L’air s’engouffre derrière moi comme pour me pousser par-dessus bord. Mais je ne me retourne pas et fait face à l’horizon. Je crie, je crie devant cette mer qui m’ignore. Je relâche toute cette puissance et l’envoie de tous les côtés. L’air est presque invisible et impalpable, mais face à la surface de la mer il se voit : l’eau s’élève autour de moi. Elle monte de plus en plus. A l’horizon, elle semble grandir d’une dizaine de mètre ! Le vent me transperce de tous les côtés et gronde dans mes oreilles. Je reste bien droite, ancrée dans le sol.

Je n’en crois pas mes yeux : la mer s’élève à ce qui semble être une centaine de mètres. Elle m’entoure et forme un anneau, puis une bulle autour de moi. Je lève la tête : l’eau semble vouloir m’avaler.

Dans dernier effort, j’hurle :

– Ça aussi c’est moi !

La mer reste figée. Elle forme une sphère d’eau qui m’entoure sur une centaine de mètres. Les vents étants d’une violences inouïes.

Je comprends alors. Les vents qui sont en moi sont contenus par la mer. Et l’eau prend la forme des mouvements d’air. L’un n’a pas de sens sans l’autre. Et cette surface ondulée de l’eau est si brillante… Brillante ?

Je ne le remarque que maintenant mais il fait comme jour : le phare brille à présent d’une lumière blanche aveuglante. Une voix claire parle alors, comme si elle attendait mon attention :

– A la frontière du chaos, la vie s’épanouit.

– Ça aussi c’est moi !

Le spectacle qui se déroule sous mes yeux me fige. Des centaines de formes apparaissent à la surface de la gigantesque sphère d’eau. D’autres sphères, plus petites, naissent à la surface, puis se détachent. Des lumières rouges, bleues, jaunes, blanches luisent à l’intérieur.

– Qu’est-ce que c’est ? demandé-je doucement, comme à moi-même. Je me retourne. La fille était là. L’autre moi-même, blanche et claire :

– Ce sont d’autres mondes. C’est toi qui les crées, à la frontière de ton chaos. Et ils font partie de toi à présent.

– Je suis tout ça ?

Elle sourit :

– Tu es tout. Et bien peu de choses à la fois. C’est ce qui fait que tu peux créer, de l’intérieur. Tes émotions les plus vives, ta force la plus calme, ta capacité à imaginer autre-chose que ce que tu es, tout cela te rend unique. Mais n’oublie jamais que le mot unique vient d’unité : tu deviens en réalité complète…

Je comprends… Oui je comprends maintenant. Je ferme les yeux et souris à mon tour.

Quelque chose change. Une réalité s’estompe, et l’autre apparaît peu à peu. J’ouvre les yeux.

Les lumières du port sont absolument magnifiques…






Crédit illustrations : Sophie Renassia